No. 83 - Un monde en crisse
Dire que tout ça a commencé par d’innocents « gazouillis »…
Le samedi 6 décembre 2025
J’embarque donc dans ce taxi qui doit me mener au centre-ville. Le chauffeur m’aide avec mon bagage. L’habitacle sent bon. Tout va bien.
Je m’installe sur la banquette. Ce matin, les flocons qui tombent sur ma ville ont l’air flâneur. À la radio, Patrick Lagacé inaugure son moment zen.
Je suis bien.
C’est alors que mon regard croise celui du chauffeur dans le rétroviseur. Ce dernier, interprétant ce contact visuel comme une invitation à la discussion, brise la glace :
« Les gens savent pas conduire ! Je vous le dis : faire le taxi l’hiver, c’est l’enfer ! C’EST L’ENFER ! » lance-t-il en ponctuant son propos d’un coup de klaxon.
Bon. Fuck mon moment zen. Mon chauffeur est en crisse ce matin et il a envie que je le sois également.
Or, je refuse de mordre à l’appât.
Récupérant au rebond la balle de la conversation, je lui décoche un sincère : « Mais c’est beau quand même, l’hiver québécois… »
Toujours est-il que le reste de la course s’est poursuivie dans le plus exquis des silences.
C’est fort, la douceur.
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Évidemment, dans la capsule bien étanche d’un taxi, j’arrive à m’échapper sans trop de mal des filets de ce que l’on nomme la « ragiculture » (rage farming).
Le terme désigne en gros ce modèle d’affaires déployé par les grands médiocres sociaux, à commencer par X.
Leurs algorithmes cultivent délibérément la propension naturelle des humains à se mettre en crisse pour n’importe quoi, et ce, dans l’objectif de générer un profit.
Dans le cas de X, un profit pour Elon Musk, ce si bel humain.
Ce con de Trump est sans doute l’autre personne qui a le plus profité de cette sociosphère tordue où l’insulte, la grossièreté, la méchanceté, l’intimidation, le crêpage de chignon, l’animosité et la détestation font désormais société.
Parce que c’est payant, un monde en crisse.
Et dire que tout ça a commencé par d’innocents « gazouillis »…
Le mot l’année
Cet année, l’Oxford University Press a désigné « rage bait » en tant que Mot de l’année (je sais, ce sont deux mots).
À l’instar du contenu « clickbait » (destiné à générer des clics en ligne), le contenu « rage bait » est délibérément conçu pour provoquer colère et indignation afin d’augmenter l’engagement et le trafic.
Son utilisation aurait triplé au cours des 12 derniers mois.
La pratique est au cœur de vrais drames humains, comme la mort en direct sur la plate-forme Kick du créateur de contenu Jean Pormanove. C’était apparemment son truc de s’exposer « à des mises en scène humiliantes et à des violences psychologiques ».
Le contenu choquant l’a rendu « célèbre », et c’est aussi ce qui l’a tué.
*
Plus près de nous, ce sont maintenant nos politiciens qui semblent vouloir exploiter la tactique du « rage bait ».
Certains se comportent de plus en plus comme ces parents toxiques, qui gueulent dans les gradins des arénas où leurs enfants essaient d’avoir du fun.
Le plus souvent, ils font ça sur X.
Ainsi, le chef péquiste Paul St-Pierre-Plamondon nous a fait l’honneur cette semaine de partager sur la patente à Musk un beau message pour déplorer la publication, par des organisations culturelles québécoises, de communiqués souhaitant la bienvenue au gars qui remplace Steven Guilbeault à Patrimoine canadien.
Son poème allait comme suit :
Voilà donc un exemple — local et en français — d’un « rage bait » politique.
Je sais, avec sa prise de parole, PSPP n’avait nulle autre ambition que celle d’ouvrir un dialogue constructif à propos des relations entre le milieu culturel québécois et les instances fédérales.
D’où le recours à des termes inclusifs et bienveillants comme « aplaventrisme » et « vacuité intellectuelle ».
D’ailleurs, nous sommes collectivement sortis grandis de cet épisode, tout comme l’option souverainiste, qui s’en est certainement trouvée renforcée si j’en crois les réactions positives entendues à gauche, à droite.
[…]
Mais non. Ce n’est pas ce qui s’est passé.
Vous avez été en crisse. J’ai été en crisse. Le milieu culturel en général et Paul Piché en particulier ont été en crisse.
Et je suis pas mal certain que les députés péquistes, ceux qui ont dû faire de l’aplaventrisme pour défendre les propos rageux de leur chef, ont aussi été en crisse.
*
Heureusement, PSPP est un homme intelligent, il va s’excuser.
Peut-être pas aujourd’hui. Peut-être pas demain. Mais peut-être dans vingt ans, au moment de publier son autobiographie intitulée « J’aurais dû fermer ma yeule — Souvenirs d’un 3e référendum perdu ».
Bref, je ne sais pas quand, mais il va s’excuser, car c’est la seule chose intelligente à faire. Et PSPP est un homme intelligent.
Je l’ai déjà dit, désolé.
Je pense que j’ai besoin de me le répéter souvent, parce que ces derniers mois, le jeune homme a quand même mobilisé beaucoup d’efforts pour nous prouver le contraire.
[MISE À JOUR : Il s’est un peu excusé vendredi, tel que prévu, car c’est un homme intelligent.]
Mettre une croix sur X
Sérieusement, est-ce trop demander que d’exiger de nos dirigeants politiques qu’ils s’élèvent au-dessus de la fosse à purin ?
Est-ce envisageable dans un horizon rapproché ?
J’ai commencé l’année 2025 en demandant humblement à nos élus de faire preuve de cohérence en cessant de se faire aller les pouces sur X.
Rappelez-vous, à cette époque le premier ministre Legault demandait à la population de consommer québécois pour punir Trump, alors que lui-même et les membres de sa clique s’entêtaient (et s’entêtent encore) à tweeter, validant ainsi un réseau social AMÉRICAIN qui n’est plus que désinformation, AI slop et foire d’empoigne.
Je suis même allé à Noovo Info pour leur demander de mettre une croix sur X.

Pourquoi les élus sont-ils encore là ?
Ça m’échappe, sincèrement.
Ce n’est pas pour rejoindre la population. À peine 15 % des Québécois ont un compte sur X. Encore moins l’utilisent.
Ce n’est pas non plus pour rejoindre les journalistes. Il n’y a rien de plus accessible qu’un journaliste : ils sont même plusieurs à suivre les politiciens dans leurs moindres déplacements.
Ce n’est pas non plus parce que la communication sans filtre entre l’élu et le citoyen s’est avérée un moyen efficace de défendre les valeurs démocratiques. Dois-je rappeler que les gens qui ne se sont pas prévalus de leur droit de vote aux dernières élections provinciales sont plus nombreux que ceux qui ont voté pour la CAQ ?
X est un média social de troisième ordre, les journalistes sont à portée de main et la démocratie n’est absolument pas la grande gagnante de ces concours d’insultes, alors :
POURQUOI LES ÉLUS SONT-ILS ENCORE LÀ !?!?
Essayez de me répondre sans vous mettre en crisse, s.v.p.
On ne va quand même pas gâcher un si bel hiver pour ça.
*
Allez, bon samedi !
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Je m’appelle Steve Proulx. Dans la vie, j’écris. Merci de m’avoir lu.
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Sans doute ta meilleure chronique, Steve… et c’est pas la compète qui manquait : t’en ponds d’excellentes bien souvent. Mais là, tu nous parles du mot de l’année (ou des mots, comme tu l’écris), tu arrives à blaster Musk et Trump (oui, c’est facile, mais ça fait toujours plaisir) mais surtout, ton ironie sur PSPP m’a fait rire à haute voix, tout seul dans mon fauteuil comme un con. Et au moment où tu avais l’air d’avoir terminé ta chronique, tu reviens à cette question hautement politique et surtout pertinente qui justifie à elle seule tout le texte : pourquoi les politiciens sont-ils encore sur X ?
J’ai pas de réponse. Moi, je l’ai quitté. Et je ne comprends pas ce que les gens aiment dans ce bassin de merde.
Mais, bon, j’ai lu cette semaine le livre bio de Ruba Ghazal, et ça m’a beaucoup ému. J’espère qu’elle n’est pas sur X, elle. Ça devrait être une exigence formelle à toute personne qui veut se présenter en politique : ne pas être sur X.
Bon samedi, à toi et ton ami, M. Groulx.
Ça prendrait un "leadership" par exemple et cohérent d'arrêter l'utilisation d'une platform comme X pour envoyer les bêtises inutiles.
On a même l'exemple positive des journalistes au sud, qui ont décidé de ne pas vendre leur âme en signant une déclaration de fidélité aux "communiqués" du Pentagon (anciennement dept de Défense, maintenant dept de "Guerre" - ça prends combien de missiles @ $ 500K- 1million+ pour abatre 6 individus en bateau a moteur?)
Il faut, en plus, arrêter de parler de ce que le Grande Orange a "écrit " sur Truth Sociale. Pourquoi subventionner un produit "business " de DJT?
J'attends avec le même impatience des excuses de PSPP. Une autre "leader qui divise!
Allez, bon samedi