No. 101 - Le journalisme passe au rock
Les parents vont capoter.

Le samedi 2 mai 2026
« Comment ça va, le journalisme, Jean-François ? »
C’est la question qu’a posée Marie-Louise Arsenault, l’autre samedi, à Jean-François Lépine, journaliste émérite de Radio-Canada.
Une question clairement trop volumineuse pour entrer dans le coffre arrière d’une simple émission de radio.
Pour essayer quand même, M. Lépine s’est lancé dans le compte rendu d’une anecdote à propos d’un bonhomme croisé à l’aéroport, qui l’a reconnu et qui lui a demandé ce qu’il pensait du journalisme actuel.
« [Les gens d’un certain âge] ont l’impression que le monde du journalisme était plus fiable avant, que c’était mieux. »
En entendant cela, je suis tombé en bas de ma chaise.
Corrigez-moi si je me trompe, mais se pourrait-il que ce soit la première fois dans l’histoire qu’une personne d’un certain âge considère que les choses étaient mieux avant ?
L’invité a néanmoins tenu à dire qu’il se produit encore du journalisme de qualité, que la profession se porte mieux grâce à la philanthropie et à l’aide publique.
Et il a eu une pensée pour la relève :
« C’est bien qu’un jeune décide d’avoir son réseau personnel sur YouTube et décide de faire du journalisme original. Mais dans cette diversité-là, ce que je note, c’est qu’on gagne en superficialité plutôt qu’en qualité. »
*
Bref, en l’écoutant tout en coupant superficiellement mes carottes, j’ai eu l’impression d’entendre ce bon vieux Leonard Bernstein, en 1967, parler de l’explosion de la musique rock.
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Bernstein admettait aimer « 5 % » de la musique rock.
« Le reste est à jeter aux vidanges », disait le célèbre chef d’orchestre américain à propos de ces tubes criards qui rendaient les jeunes fous et déroutaient leurs parents.
*
La révolution rock est venue avec l’invention du micro et de l’amplificateur électrique.
Avant ça, il fallait déployer une section complète de trente violons, douze bois et autant de cuivres pour générer une puissance sonore capable d’inonder une salle de spectacle.
Mais grâce à l’ampli, quatre garçons dans le vent pouvaient tout à coup remplir des stades pour chanter « She loves you, yeah, yeah, yeah ».
Une foule d’artistes du dimanche ont eu accès à une carrière musicale sans avoir à se farcir des années de solfège, à passer par un conservatoire ou à courir les auditions pour espérer intégrer un grand orchestre.
L’amplification électrique entraînera la prolifération de petits groupes — des orchestres miniatures, en quelque sorte — qui feront naître une multitude de genres, de la pop bonbon au death metal.
Cela dit, les orchestres symphoniques proposant de la musique dite « classique » n’ont pas cessé d’exister avec l’apparition du rock.
Ils sont devenus des institutions culturelles soutenues par l’État et par la philanthropie.
*
Lorsqu’il s’exprime à propos du journalisme, Jean-François Lépine le fait donc en tant qu’ancien premier soliste de l’orchestre symphonique de Radio-Canada.
Son avis sur le rock est forcément teinté par ce vécu.
Généralement, quand on parle de l’avenir du journalisme dans les médias dits « traditionnels », c’est pour affirmer que, sans un journalisme crédible et un public intéressé par l’information, il n’y a pas de démocratie.
Le slogan du Washington Post le formule ainsi : « Democracy Dies in Darkness » (la démocratie meurt dans les ténèbres).
D’accord.
Maintenant, est-ce bien ce moment que nous vivons ?
J’ai un doute.
Le journaliste a branché sa guitare
Aujourd’hui, un tas de journalistes autodidactes ne rêvent plus de rejoindre l’ensemble philharmonique de La Presse+, ni même l’orchestre de chambre d’écho de Québecor.
Ils ont des choses à dire. Les plateformes numériques sont leur ampli(1).
Let’s rock !
Un million de sous-genres journalistiques vont naître de cette révolution. Des journalistes sortant d’on ne sait où vont mener des carrières solos ou former des bands de garage autour d’une chaîne YouTube, d’un balado, d’une infolettre, etc.
Il y aura des journalistes trop « wokes » pour certains, trop à droite pour d’autres. Ils couvriront des « beats » nichés comme la transidentité, la nostalgie des années 90 ou les tensions entre chiites et sunnites.
Il y aura du journalisme sérieux, pas sérieux, militant, trash, gothique, expérimental, lyrique.
Il y aura des journalistes médiocres et des génies incompris. Il y aura des vedettes internationales et une foule de one-hit wonders.
En gros, l’avenir sera rempli de gens qui auront envie d’intervenir dans le débat public à leur manière, dans leurs mots, avec leur style.
Bon, il y a des vieux qui vont avoir du mal à suivre.
Mais c’est bien l’époque qu’on vit.
Et je pense que la démocratie s’en sortira.
*
Allez, bon samedi !
Vous allez me dire que les amplis des journalistes rock, soit les plateformes numériques et leurs algorithmes, sont loin d’être parfaits. C’est vrai. Et c’est un réel problème qu’on va devoir régler en privilégiant des plateformes qui n’ont pas l’appât du gain comme seule raison d’être. Tout l’enjeu est là, dans la capacité (et surtout la volonté) de nos gouvernements d’encadrer adéquatement ces nouvelles places publiques.
Cela dit, bonne nouvelle : au premier trimestre de 2026, pour la toute première fois, le nombre d’utilisateurs actifs sur les plateformes de Meta (Facebook/Instagram) a légèrement reculé ! Il y a de l’espoir…
En parlant de ça
Jean-François Lépine était invité à Tout peut arriver dans le cadre du Festival international du journalisme de Carleton-sur-Mer, du 14 au 17 mai. Un événement auquel j’adorerais assister si ce n’était pas aussi fucking loin. Ah, si j’avais les moyens des orchestres symphoniques…
Why Newsrooms Keep Producing News Nobody Asked For : un bel essai sur le décalage entre la production massive de nouvelles factuelles (« breaking news ») et les attentes du public.
Dans cette collection de prédictions pour le journalisme en 2026 du NiemanLab, Andrew Losowsky affirme que le journalisme devrait s’impliquer concrètement dans les communautés qu’il dessert. Lire : régler de vrais problèmes plutôt que seulement en parler. Qu’en pensez-vous ?
On fait renaître ces jours-ci la boîte à chansons aussi mythique qu’éphémère qu’il a cofondé, Chez Bozo (1959-1960). Jean-Pierre Ferland, un « ex » de Radio-Canada, a aussi composé une jolie chanson à propos des journalistes : « Beaucoup de mots, très peu d’humour, moitié pinson, moitié vautour »…
Toutes mes « chansons pour la route » sur Apple Music >
Je m’appelle Steve Proulx. Dans la vie, j’écris. Merci de m’avoir lu.
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Bon samedi & merci des paroles de JPF. Un nouveau découvert après tant d'années
Je crois encore beaucoup aux institutions que sont RC et La Presse, ou même le JdeMtl et le JdeQc. Ces médias ont des équipes dédiées à l'enquête, un beat que ne peuvent se permettre les freelance. À cela, il faut ajouter que les abonnements se multiplient. Je paie pour ton Substack, mais, pour être honnête, je ne veux pas payer pour tous les Substack que je veux lire...